
La Tunisie écrit l’une des pages les plus sombres de son Histoire; les arrestations arbitraires de journalistes et d’ avocats, dont celle de l’emblématique ancien Batonnier Chawki Tabib, l’interdiction programmée de valeureuses organisations de défense des Droits Humains, en témoignent chaque jour.
De même que le peuple Tunisien s’est débarrassé du joug colonial, de même qu’il a mis fin au régime liberticide et corrompu de Ben Ali, Il retrouvera la liberté; c’est son destin comme celui de tous les peuples dont il a été au cours de son Histoire l’un des pionniers.
Nous avons en mémoire l’immense joie qui a accompagné la chute du régime précédent; le hasard a fait qu’avec Avocats sans Frontières nous y avons assisté; c’était le 14 janvier 2011 et deux d’entre nous étaient venus en mission pour participer, à la demande du Barreau Tunisien, à la défense d’un Avocat qui venait d’être emprisonné; de même que nous avons partagé le bonheur de voir attribuer à l’Ordre des Avocats, réuni dans le « Quartet du dialogue national » aux côtés d’organisations syndicales et de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme, le Prix Nobel de la paix 2015.
Les Avocats, comme les journalistes et tous les défenseurs des droits fondamentaux, dont les syndicalistes sont, de par leurs fonctions sociales, les protecteurs naturels des droits des citoyens; les museler et les réprimer témoigne de la volonté d’un pouvoir politique d’asservir son peuple.
Quand les dirigeants de ce pays comprendront-ils qu’ils font fausse route? Quand tous ceux qui les servent refuseront-ils le statut de geôlier qu’ils semblent endosser sans sourciller?
La roue de l’Histoire ne cesse de tourner; elle a un sens, celui de l’émancipation des peuples et de leur liberté; si parfois elle subit des arrêts ou des reculs, elle finit par reprendre sa marche en avant.
Il n’appartient à personne de donner des leçons au peuple Tunisien; chaque fois qu’il a pu s’exprimer il a manifesté sans ambiguïté son choix de la liberté et de la démocratie; et il sait que tous ceux qui, dans le monde, partagent ces idéaux demeurent à ses côtés.
Mais la voix des défenseurs des libertés et des droits humains peine à se faire entendre, souvent étouffée par la crainte qu’inspirent les détenteurs du pouvoir; quant aux états démocratiques ils demeurent le plus souvent muets, privilégiant leurs intérêts géo politiques et économiques.
La Tunisie n’est pas seule au monde; elle est naturellement membres des Nations Unies et de l’Union Africaine dont elle l’un des fondateurs, comme de la l’Organisation Internationale de la Francophonie; elle est liée par les textes protecteurs des libertés que ces organisations ont adoptés; s’en affranchir la mettrait au ban des nations; il nous appartient de saisir ces organisations et d’utiliser les mécanismes qu’elles ont prévu pour obtenir la libération de Chawki Tabib.
Les citoyens du monde épris de justice et de liberté doivent se donner les moyens de peser sur les politiques de leurs états surtout lorsqu’ils dérivent vers l’autoritarisme, première étape vers la dictature.
La profession d’Avocat a une occasion unique de se mobiliser pour entraver les atteintes à l’indépendance de ses membres; grâce au traité adopté le 12 mars 2025 par le Conseil de l’Europe, dont l’objet est de protéger et promouvoir ceux qui, comme Chawki Tabib, font l’objet de poursuites uniquement en raison de leur activité de défense des droits et libertés de leurs concitoyens; ouverte à tous les états du monde cette convention constitue un immense progrès; ratifiée ou non, elle constituera une référence incontournable pour garantir l’indépendance des professionnels de la défense.
Avocats sans Frontières France appelle d’ores et déjà les Ordres d’avocats à se réunir dans l’initiative qu’elle lance des « Barreaux du Monde » afin que les dispositions de ce texte deviennent effectives et que cessent le harcèlement dont sont aujourd’hui victimes les avocats qui n’ont rien d’autre à se reprocher que d’avoir accompli leur devoir.
Le cas de Chawki Tabib est à la mesure du rôle qu’il a joué dans l’émergence de l’état de droit en Tunisie; il synthétise et symbolise ce que peut et doit apporter la profession d’avocat dans la construction d’une société démocratique.
Nous appelons la Justice Tunisienne à clore les poursuites dont il fait l’objet; personne n’est dupe des raisons qui l’amènent à subir ce sort; ce sera l’honneur des procureurs et juges que de mettre un terme à une parodie qui nuit gravement à tout un pays et aux hommes qui la cautionnent.
Francois Cantier
Avocat
Président fondateur d’Avocats sans Frontières France
Président fondateur de l’Ecole des Droits Humains et de la Terre.